Dufilho et l’art cinétique : créer du mouvement avec l’immobile

Dans l’univers de la sculpture contemporaine, Antoine Dufilho occupe une place singulière. Depuis 2011, cet architecte devenu sculpteur défie les lois de la perception en créant des œuvres statiques qui semblent perpétuellement en mouvement. À travers ses techniques révolutionnaires Streamline et Solaire, l’artiste transforme l’acier et l’aluminium en véhicules cinétiques, invitant le spectateur à devenir acteur de l’illusion. Cette maîtrise de l’art cinétique appliquée à l’automobile représente une évolution constante, où chaque nouvelle création repousse les limites de la sculpture traditionnelle.
Les techniques révolutionnaires de l’illusion cinétique
La technique Streamline : la vitesse sculptée
En 2022, Antoine Dufilho révolutionne son approche avec la technique Streamline, baptisée ainsi pour évoquer le travail de recherche effectué en soufflerie. Cette innovation consiste en une découpe longitudinale de la forme, créant une transparence maximale lorsque le spectateur fait face à l’œuvre. Comme l’explique l’artiste pour sa Jaguar Type E : « J’ai créé cette technique que j’ai nommée Streamline pour représenter la vitesse et symboliser la recherche effectuée en soufflerie. »
La Ferrari 250 GTO Streamlined illustre parfaitement cette approche. Les lames qui forment la sculpture semblent s’évanouir lorsqu’on y fait face, tandis que son élégance reste parfaitement reconnaissable en vue trois-quarts. La McLaren Speedtail bénéficie également de ce traitement, où la transparence atteint son paroxysme en vision frontale, créant une sensation d’accélération permanente.
La technique Solaire : l’innovation de 2023
La Porsche 993 inaugure en 2023 une nouvelle approche baptisée « Solaire ». Cette technique révolutionnaire emploie deux ensembles de plaques positionnés de manière solaire, s’emboîtant sans jamais se toucher. L’effet obtenu évoque deux engrenages coopérant, illustrant la mécanique de précision caractéristique de Porsche.
Cette innovation représente un tournant dans l’œuvre de Dufilho, marquant symboliquement le passage d’une époque à une autre, tout comme la 993 fut la dernière Porsche refroidie par air. Les plaques créent un dialogue visuel permanent, générant une dynamique perpétuelle qui transcende l’immobilité de la matière.
L’asymétrie comme générateur de mouvement
La 356 Asymétrique de 2023 explore un concept psychologique fascinant. Dufilho explique : « Notre cerveau tend, par anticipation, à imaginer la suite des événements logiques, et lorsqu’il perçoit un objet asymétrique, il se projette dans le mouvement de l’objet, s’imagine qu’il chute ou s’élève. »
La Porsche 901 pousse cette recherche plus loin avec un placement asymétrique progressif des plaques. Resserrées à l’avant, elles s’écartent progressivement vers l’arrière, créant un effet cinétique accentué. Les plaques prennent des formes inédites, s’apparentant à des lames qui habillent dynamiquement la carrosserie.
L’architecture du mouvement : pleins, vides et transparence
Le jeu des plaques orientées
La sculpture inspirée par la Porsche 997 Targa, créée en 2019, marque un tournant avec ses plaques présentant chacune une orientation et un positionnement différents. Cette innovation trouve son apogée dans Red Racing Flower, où 100 lames d’aluminium laquées rouge s’ouvrent « à la manière d’une fleur qui commence à éclore ». Les vides entre les plaques augmentent et diminuent progressivement, procurant un effet d’accélération visuelle.
Formula One pousse cette recherche à l’extrême. L’ensemble massif alternant pleins et vides, reflets et peinture laquée noire, génère un dynamisme incroyable. Immobile, la sculpture semble en mouvement perpétuel, offrant au spectateur une vue inédite dépendante de son point d’observation.
La transparence à 360 degrés
Les sculptures en tubes d’inox comme la Porsche 930, la Cobra et la 300 SL explorent une transparence différente. Les tubes forment un nid d’abeilles artistiquement élaboré, laissant disparaître la voiture en vision frontale tout en conservant sa morphologie globale autrement. Cette approche rejoint la recherche constante de transparence maximale caractéristique du travail de Dufilho.
Les sculptures monumentales : l’art cinétique à grande échelle
Red Stream : la 250 GTO qui s’évanouit
The Red Stream, sculpture monumentale de 4 mètres 60, représente l’aboutissement de la technique Streamline à l’échelle 1. Exposée sur la Promenade des Anglais à Nice en novembre 2023, cette Ferrari 250 GTO use de la découpe longitudinale pour créer un effet de disparition frontale spectaculaire.
Présentée initialement au Mondial de l’Auto de Paris 2022 devant 400 000 visiteurs, cette œuvre démontre comment l’art cinétique de Dufilho transcende l’échelle. Les plaques jouent avec la lumière méditerranéenne, créant une symphonie visuelle en perpétuel changement.
Chameleon : la mutation colorée
Chameleon représente une innovation radicale présentée à Rétromobile 2023. Inspirée de la Porsche 910, cette sculpture bicolore pousse l’illusion optique à son paroxysme. Chaque plaque est peinte d’une couleur différente sur chaque face : bleue d’un côté, jaune de l’autre.
La réverbération lumineuse provoque un effet optique créant une troisième couleur : le vert. Vue de trois-quarts avant gauche, elle apparaît entièrement jaune, tandis qu’à droite elle semble complètement bleue. Les tranches laissées brutes révèlent le métal nu, ajoutant une dimension supplémentaire à cette transformation perpétuelle.
Agility : le centenaire de la Type 35 en mouvement
Agility célèbre le centenaire de la Bugatti Type 35 avec une approche organique inédite. Les plaques d’acier inoxydable microbillé sont disposées de manière naturelle, créant des lignes harmonieuses qui reflètent vitesse et aérodynamisme.
Pour la première fois, Dufilho crée une sculpture dans une posture de course. L’œuvre semble vivante, l’acier inoxydable reflétant la lumière de manière changeante. La disposition organique des plaques renforce l’idée de mouvement, comme si la voiture accélérait perpétuellement.
La philosophie du mouvement immobile
Le spectateur comme créateur du mouvement
L’art cinétique de Dufilho transforme fondamentalement la relation entre l’œuvre et son observateur. Le spectateur devient acteur, son déplacement autour de la sculpture générant l’animation visuelle. Chaque angle offre une perception différente, créant une expérience unique et personnelle.
Cette approche interactive transcende la contemplation passive traditionnelle. L’observateur participe activement à la création de l’effet cinétique, découvrant progressivement les multiples facettes de l’œuvre. La sculpture devient ainsi une expérience dynamique et évolutive.
De l’architecture à la sculpture dynamique
La formation d’architecte de Dufilho transparaît dans son approche structurelle. Son travail sur l’ossature, découvert durant ses études d’architecture à Lille, révèle « une succession de plein et de vide, apportant légèreté et dynamisme à la forme générale ». Cette vision architecturale, enrichie par trois années d’études de médecine et leur compréhension de la mécanique humaine, nourrit sa philosophie créative.
L’artiste construit avant de déconstruire pour ne garder que l’essence de l’œuvre. Cette approche, héritée de l’architecture, permet de créer des structures qui défient la perception, où le statique génère le dynamique, où l’immobile suggère perpétuellement le mouvement.
Antoine Dufilho redéfinit ainsi les frontières de la sculpture automobile, créant un dialogue permanent entre art et mouvement, matière et perception, réalité et illusion.